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Les Éditions Ichtus

Témoignage · 8 min de lecture

Retrouver le chemin de la maison

Eric Soubeyrand

Je suis marié et père de trois enfants. Je suis né dans une famille catholique et, lorsque j’étais petit, Jésus était déjà présent quelque part dans mon esprit. Je me souviens que j’aurais aimé pouvoir discuter avec lui simplement, comme Don Camillo dans ce vieux film avec Fernandel : lui parler et qu’il me réponde.

Mais en grandissant, je n’ai pas eu les réponses que j’attendais. À l’adolescence, ça ne me plaisait plus. Parler à quelqu’un qui ne me répondait pas comme je le voulais ne m’intéressait pas vraiment. Ma mère s’est ensuite convertie à la foi évangélique, puis ma sœur et mon frère. Ma sœur a épousé Sébastien. Autour de moi, on me parlait donc de plus en plus de Jésus.

Moi, j’avais choisi une autre voie. Je travaillais, je travaillais, je travaillais. Je construisais ma vie par moi-même. Le travail, les responsabilités, avancer, réussir, trouver mes propres solutions : c’était beaucoup plus concret pour moi que Dieu. Pourtant, toute ma vie, j’ai su au fond de moi que quelqu’un guidait mes pas. Seulement, je ne voulais pas le nommer. Le reconnaître aurait été pour moi montrer une faiblesse. Et puis il aurait fallu accepter ce Jésus dont on me parlait, alors que ce que je voyais de certains chrétiens ne me donnait aucune envie de le faire. J’avais l’impression de voir des gens « faire le mal » toute la semaine puis aller se faire pardonner le dimanche. Bref, je rejetais la religion.

En 2012, j’ai repris une entreprise. Les circonstances dans lesquelles cette reprise a pu se faire étaient déjà tellement particulières qu’avec le recul, je ne peux pas les expliquer autrement que par l’intervention de Dieu. Humainement, cela paraissait impossible. Mais ce qui a suivi a été très difficile. L’entreprise traversait de grosses difficultés, il n’y avait plus d’argent et je cherchais sans cesse des solutions. Moi qui avais toujours fonctionné en travaillant davantage lorsqu’un problème se présentait, je découvrais qu’il existe des situations dans lesquelles travailler encore plus ne suffit plus. La pression est devenue énorme et les pensées très noires, jusqu’à avoir envie d’en finir.

Puis je suis arrivé à quinze jours de l’échéance finale. Les charges allaient tomber et je n’avais pas l’argent pour les payer. Il n’y avait plus de délai : sans paiement, la liquidation devenait obligatoire. Pendant des mois, j’avais cherché, travaillé, essayé toutes les solutions possibles. Il n’y en avait plus. Humainement, c’était terminé. J’ai fini par reconnaître : « Je n’y arriverai pas. Je me suis trompé. »

Et le lendemain, le lendemain même, alors que je n’avais trouvé aucune nouvelle solution, un investisseur est venu me proposer l’argent dont j’avais besoin. À quinze jours d’une liquidation devenue inévitable, vingt-quatre heures après avoir reconnu que je ne pouvais plus rien faire, l’impossible venait de se produire. Pour moi, avec le recul, c’était un miracle.

Mais mon orgueil refusait encore de nommer celui qui venait d’intervenir. Dire que c’était Jésus ? Non. J’étais un homme, un vrai. Je devais me débrouiller seul, trouver mes solutions, tenir debout et ne dépendre de personne. Reconnaître que Jésus était intervenu aurait signifié reconnaître que je n’étais pas maître de tout et que j’avais besoin de lui. Je n’en étais pas encore capable. Alors même devant le miracle, je n’ai pas nommé Jésus.

J’ai continué. Et j’ai continué à tomber. Les années suivantes ont été difficiles. Puis une question toute simple s’est imposée à moi : comment pouvais-je contredire les chrétiens et rejeter ce qu’ils disaient alors que je n’avais jamais vraiment lu la Bible ? Alors j’ai commencé à la lire. Pas pour croire, mais pour pouvoir les contredire. Et, finalement, je la lisais surtout pour pouvoir contredire Dieu.

2019, j’arrive au terme de sept années très difficiles lorsque le coup de massue est tombé. Solène, ma fille, 19 ans, est morte dans un accident de voiture. D’abord sont venues la colère, la tristesse et l’incompréhension. Puis sont arrivés les « et si » : et si j’avais fait ça, et si je n’avais pas dit ça, et si les choses s’étaient passées autrement ? Et au milieu de tout cela, il y avait Jésus. Ce Jésus avec lequel on me bassinait depuis des années avait permis qu’une gamine de 19 ans meure sans avoir vécu.

Le premier soir, je me suis retrouvé seul sur mon canapé, les yeux pleins de larmes, de chagrin mais aussi de rage. Et là, je lui ai posé une question, pas une belle prière ni une formule religieuse : « Si tu existes, alors dis-moi où est ma fille. »

J’ai pris cette Bible que je lisais jusque-là pour m’opposer aux chrétiens, mais surtout pour m’opposer à Dieu. Je l’ai ouverte au hasard et j’ai lu. Le passage racontait l’histoire de Dieu qui trouve une jeune fille baignant dans son sang, qui la relève, la lave avec de l’eau, l’oint d’huile et l’habille de magnifiques vêtements, comme une princesse. Même les couleurs décrites étaient les couleurs préférées de Solène. À cet instant, pour moi, ce n’était plus simplement un texte. J’avais posé une question et je venais de recevoir une réponse. Alors j’ai simplement dit : « Seigneur, je t’ai entendu. Tu es plus fort que moi. »

Pendant trois jours, nous avons jeûné. Pas parce que nous avions décidé d’accomplir un rite religieux, mais parce que ce jeûne nous était imposé par ce que nous traversions : rien ne pouvait être avalé. Puis est venu l’enterrement et, là, un poids a disparu. Celui dont j’avais toujours senti qu’il guidait ma vie avait maintenant un nom : Jésus-Christ. Cette fois, je me suis engagé avec lui.

Peu à peu, j’ai commencé à regarder différemment ce qui venait de se passer. J’ai compris d’abord que ma fille était dans un endroit merveilleux. Alors quel égoïste serais-je de vouloir qu’elle revienne dans ce monde ? Comme David après la mort de son enfant, je pouvais dire : « J’irai vers elle, mais elle ne reviendra pas vers moi. » Et j’ai compris quelque chose d’encore plus difficile à dire : la mort de Solène a sauvé ma vie et celle de ma famille.

Quelque temps après, je me suis retourné sur tout ce qui s’était passé et beaucoup de choses ont pris un autre sens. Solène était pressée de vivre, pressée de faire sa vie, et j’ai compris que Dieu le lui avait permis avant de l’amener à lui. Le matin où nous avons appris sa mort, j’avais vu un article parlant d’un accident. Je n’ai jamais réussi à retrouver cet article ensuite. Dieu seul sait pourquoi, mais en le lisant, j’avais immédiatement pensé à Solène. Cela pouvait sembler sans importance, pourtant lorsque les gendarmes et le maire sont venus nous annoncer son décès, j’avais, d’une certaine manière, été préparé à l’impensable.

Solène voulait aussi s’engager avec Christ, mais elle n’avait pas eu le temps de le faire. Et pourtant, la première réponse que j’avais reçue de Dieu parlait précisément d’une jeune fille dont Dieu lui-même s’occupait : il la relevait, la lavait avec de l’eau et l’oignait d’huile. Alors ce qu’elle n’avait pas eu le temps de faire, je voyais Dieu me montrer qu’il s’en était occupé lui-même : lavée d’eau, comme le baptême d’eau ; ointe d’huile, comme le Saint-Esprit.

Avec le temps, j’ai aussi dû revoir ma compréhension de la mort. Lorsqu’un enfant meurt, nous cherchons immédiatement une faute : qu’est-ce que nous avons fait ? Qu’est-ce que nous aurions dû faire ? Est-ce la faute de l’enfant ou celle des parents ? Les disciples posent cette même question à Jésus devant l’aveugle-né : « Qui a péché, cet homme ou ses parents ? » Mais Jésus refuse ce raisonnement. J’ai dû comprendre que la vie n’était pas entre mes mains. Dieu donne la vie et elle lui appartient. Mon combat n’était donc plus de chercher sans cesse ce que j’aurais pu faire pour empêcher la mort de Solène, mais d’apprendre à faire confiance à Dieu, même lorsque je ne comprenais pas.

En 2020, à l’âge de 46 ans, je me suis fait baptiser. Quelque temps après, j’ai fait un rêve. Dans ce rêve, Solène était là. Du moins, au début, je pensais que c’était elle, mais j’ai compris ensuite que c’était Jésus. Je lui ai demandé : « Pourquoi es-tu venu ? » Et la réponse a été : « Parce que tu n’es pas prêt. Va à l’école. »

Alors je suis allé à l’école. Pas dans une école avec des salles de classe, des professeurs et des diplômes. Mon école, ça a été la Bible. J’ai énormément lu. J’ai étudié le grec et l’hébreu. J’ai cherché, creusé, vérifié les mots et les textes, encore et encore. Pendant longtemps, il n’y avait que moi et la Bible, moi et la vérité. Et la vérité me l’a bien rendu.

J’ai reçu au cours de ces années de nombreuses compréhensions, de nombreuses révélations. Mais, bizarrement, personne ne semblait pouvoir les entendre. Je voyais des choses dans les textes, je voulais les partager, mais elles ne trouvaient pas d’oreilles pour les recevoir. Jusqu’au jour où Sébastien a vu lui aussi. Et aujourd’hui, nous servons ensemble.

Et peut-être qu’à ce stade vous vous demandez : « Et l’entreprise dans tout ça ? » Depuis 2020, je ne considère plus que je dirige mon entreprise. Je gère l’entreprise de Dieu. Et pour moi, cela change tout. Pendant des années, j’avais porté l’entreprise sur mes épaules : il fallait trouver les clients, l’argent, les solutions. Tout reposait sur moi. Aujourd’hui, plus rien ne m’inquiète. Les résultats sont positifs, les clients viennent d’eux-mêmes et beaucoup de choses qui autrefois me paraissaient compliquées sont simples. Cela ne signifie pas qu’il n’y a plus de problèmes ; cela signifie simplement que ce n’est plus moi qui porte tout.

Et finalement, je crois que toute mon histoire revient à ce petit garçon qui voulait parler avec Jésus comme Don Camillo. Je voulais lui parler et qu’il me réponde. Aujourd’hui, je discute avec Jésus. Dieu est présent sans cesse dans ma vie. Je l’entends, je lui parle, je discute avec lui. Finalement, le petit garçon avait demandé quelque chose de juste ; il fallait simplement qu’il apprenne à écouter.

Aujourd’hui, cela fait sept ans que Solène est morte, ou plutôt sept ans qu’elle est véritablement entrée dans la vie. Sa mort ne m’a pas éloigné de Dieu : c’est là que j’ai enfin accepté de le nommer, je peux enfin dire quelque chose que l’homme que j’étais aurait été incapable de comprendre : je suis dans le repos.

Dieu est là. Je ne suis plus seul patron. Je ne porte plus tout. Je marche avec lui. Notre but est de retrouver le chemin de la maison. Il y aura toujours des cailloux dans la chaussure. Certains feront terriblement mal, certains pourront même nous faire tomber, mais aucun caillou ne doit nous faire oublier où nous allons.

Aujourd’hui, je sais où est ma fille. Ma femme est convertie, ma fille ainée aussi et mon fils nous a rejoint dernièrement. Nous savons qui marche avec nous. Et je sais où je vais : à la maison. Et la Vérité est notre seul moteur

Eric Soubeyrand

« Venez à moi, vous tous qui êtes fatigués et chargés, et je vous donnerai du repos. »
Matthieu 11:28 · Louis Segond 1910